Le trophée Aldor, du nom de l’harmoniciste Aldor Morin (1921-1998) est remis cette année à Pierre Chartrand pour son rôle de passeur de patrimoine vivant. Pierre Chartrand est reconnu au pays et à l’étranger comme danseur et professeur, historien et ethnologue en danse, chorégraphe, gigueur et calleur. Nous transcrivons ici son discours.

Remise du trophée par Gilles Garand, lors de la soirée d’ouverture du festival La Grande Rencontre, jeudi le 9 mai 2013, au théâtre du Gesù à Montréal. (photo Alain Chagnon)

Discours de réception de l’Aldor 2013

Je voudrais tout d’abord remercier la SPDTQ et son conseil d’administration de m’avoir choisi pour l’Aldor de cette année.
 Quand Gilles (…Garand) m’a appelé pour m’annoncer la bonne nouvelle, ma première réaction fut de lui dire que j’étais bien trop jeune! Mais il m’a finalement convaincu, non pas que j’étais vraiment plus vieux que je ne le croyais, mais plutôt en me disant d’une part que plusieurs avaient reçu l’Aldor à un âge similaire au mien, mais surtout en m’expliquant que c’était également la danse traditionnelle qu’il voulait mettre en valeur par ce prix qui m’était octroyé, comme à un représentant du milieu de la danse. Il est clair qu’à partir de là, j’étais tout à fait d’accord. D’autant plus que l’Aldor était le prix tout indiqué pour souligner la grande place que revêt la danse dans notre patrimoine. Tous connaissent sans doute Aldor Morin comme harmoniciste, mais plusieurs ignorent qu’il était également excellent câlleur et superbe gigueur. On peut d’ailleurs l’entendre câller sur plusieurs disques (dont un avec Carignan) Cette remise de l’Aldor me touche donc d’autant plus qu’il porte le nom d’un gigueur-câlleur-harmoniciste, comme moi ! (la majorité d’entre vous ont eu la chance de ne pas m’entendre à l’harmonica;-) disons  que c’est la comparaison la plus boiteuse entre Aldor et moi…).
 Ainsi, par sa vie même, Aldor Morin nous a montré comment musique, danse, call et gigue allaient de pair, ne faisaient qu’un, chez le même individu. Et c’est également ce que je m’efforce de faire depuis quelques décennies. Il n’est en effet jamais superflu de rappeler comment musique et danse sont indissociables dans le contexte des répertoires traditionnels. Je cite souvent cette très jolie phrase d’Yvon Guilcher (le fils de Jean-Michel Guilcher, qui fut mon tuteur du CNRS à la fin des années ’80) :

La Danse est le corps, dont la Musique est l’âme 

Ou «la musique est une âme qui se cherche un corps…» La musique serait comme un pur esprit, une lueur, qui chercherait à s’incarner dans le réel, à la recherche d’un corps et de ses sens, et que c’est par la danse qu’elle y parviendrait.
 Et la Danse, quant à elle, serait un corps qui se chercherait un souffle, une inspiration, une âme, et qui la trouverait dans la musique.
 Tout cela est particulièrement vrai dans le cas de notre tradition, entre autres dans le cas de la gigue. On pourrait même dire que :

La Gigue est le corps dont le reel est l’âme (le reel, le 6/8, la valse, le 3/2…)

Car on peut écouter de la musique, assis, en tapant doucement du pied, avec plaisir… mais vient parfois un moment où cette musique est si belle, si envoûtante, si touchante, qu’on ne peut plus l’écouter ainsi, en tapant doucement du pied. Vient un moment où on veut l’écouter plus, l’écouter mieux, où on veut plus que l’écouter… on veut la vivre, la sentir au tréfonds de soi. C’est alors qu’on se lève, et que cette mélodie nous entre par les oreilles, nous descend le long du corps et de nos entrailles, et nous sort par les jambes et les pieds. C’est alors que danse et musique ne font qu’un, que le temps et l’espace, l’âme et le le corps, s’unissent.
 On pourrait dire en fait que la gigue est le superlatif de l’écoute musicale.

Je remercie donc encore une fois la SPDTQ de souligner, par cet Aldor qui m’est remis, le lien vital unifiant la musique et la danse. »

Pierre Chartrand